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IA & données de santé

Transhumanisme et intelligence artificielle : réparer ou augmenter l’humain ?

Interfaces cerveau-machine, singularité, homme augmenté : ce que l'IA sait vraiment faire pour le corps humain, et pourquoi la promesse transhumaniste reste une croyance.

Mis à jour le 9 min de lecture Par la rédaction

Exosquelette, ordinateur et implant cérébral

Vivre deux siècles, brancher son cerveau sur un ordinateur, ne plus jamais oublier. Ces promesses reviennent dès qu’on parle de transhumanisme et d’intelligence artificielle, souvent portées par des entrepreneurs de la tech. Dans les hôpitaux et les laboratoires, la réalité est plus modeste et, à bien des égards, plus impressionnante. Notre position tient en une phrase. L’IA tient ses promesses quand elle répare un corps blessé, beaucoup moins quand elle prétend dépasser l’humain, et c’est sur l’accès, les données et les preuves que le débat mérite d’avoir lieu.

  • Le transhumanisme veut améliorer l’humain par la technique, jusqu’à repousser la mort.
  • L’intelligence artificielle y occupe une place centrale, de la « singularité » à la fusion homme-machine.
  • En santé, l’IA sert aujourd’hui à réparer, par exemple à faire remarcher un patient paralysé.
  • L’augmentation d’une personne en bonne santé n’a pas fait ses preuves, selon l’Inserm et le Comité d’éthique.
  • Les enjeux concrets sont l’égalité d’accès, les données cérébrales et la preuve scientifique.

Qu’est-ce que le transhumanisme ?

Le transhumanisme est un courant de pensée qui veut améliorer les capacités humaines grâce à la science et à la technique, au-delà de ce que permet la biologie. Ses partisans visent un humain plus intelligent, plus résistant et qui vit beaucoup plus longtemps, certains jusqu’à l’immortalité. On parle souvent d’homme augmenté.

Le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) résume bien ce qui le distingue de la médecine. L’humanisme moderne poursuit trois buts, guérir les maladies, améliorer les capacités et prolonger la vie. C’est le deuxième qui pose question, quand il s’applique à des personnes qui ne sont pas malades.

Le mouvement n’est pas uniforme. En France, l’Association française transhumaniste défend par exemple une version qu’elle dit « technoprogressiste », centrée sur l’allongement de la vie en bonne santé, et se montre elle-même sceptique face aux projets de fusion entre cerveau et machine.

Quel lien entre transhumanisme et intelligence artificielle ?

Le lien entre transhumanisme et intelligence artificielle est étroit. Pour les transhumanistes, l’IA est à la fois un outil et un horizon, qui doit accélérer la recherche sur le vieillissement, piloter des implants qui relient le cerveau à la machine et, pour les plus radicaux, mener à la singularité, ce moment hypothétique où une IA dépasserait l’intelligence humaine.

Le rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), « ChatGPT, et après ? », publié en novembre 2024, examine cette hypothèse. Il juge une IA générale possible à moyen ou long terme, mais pas probable à court terme. Les rapporteurs y voient surtout une croyance, et le disent sans détour.

« L’intelligence artificielle n’est pas un acte de foi. »

Rapport de l’OPECST, Sénat et Assemblée nationale, 2024

Le même rapport rappelle que ce discours sert aussi des intérêts commerciaux, en citant les implants cérébraux de Neuralink, la société d’Elon Musk. Une idée qui fait rêver attire les investisseurs, ce qui ne la rend pas réaliste pour autant.

Que fait déjà l’IA pour le corps humain ?

Aujourd’hui, l’IA aide surtout à restaurer une fonction perdue. Les interfaces cerveau-machine, qui relient directement l’activité du cerveau à un ordinateur, en sont l’exemple le plus parlant. Des algorithmes y décodent les intentions de mouvement d’une personne paralysée pour commander un exosquelette, un bras robotisé ou sa propre moelle épinière. Côté bloc opératoire, le robot reste piloté par le chirurgien  voyez ce que la chirurgie robotique change pour le patient.

En mai 2023, la revue Nature a publié le cas de Gert-Jan, 40 ans, paraplégique après un accident de vélo. Selon le communiqué du CHUV, l’hôpital universitaire de Lausanne, l’équipe lui a posé un implant cérébral développé par le CEA français, relié sans fil à un stimulateur de la moelle épinière. Des algorithmes adaptatifs traduisent en temps réel son intention de marcher en stimulation électrique. Il a pu se tenir debout, marcher et monter des escaliers.

C’est un progrès considérable, et il faut le décrire pour ce qu’il est. Le dispositif n’avait alors été utilisé que chez une seule personne, et une version commerciale restait à développer. Dans son dossier sur les interfaces cerveau-machine, l’Inserm précise que ces systèmes ne sont pas encore sur le marché. Il signale aussi que jusqu’à 30 % des utilisateurs pourraient ne pas parvenir à les contrôler, et que les électrodes implantées perdent en qualité de signal avec le temps.

L’intelligence artificielle en santé ne se résume pas à ces implants. Elle lit des images médicales, aide à trier des examens ou à repérer des anomalies, toujours sous le contrôle d’un soignant. Notre article sur ce que l’IA fait déjà en santé, et ses limites détaille ces usages.

Réparer ou augmenter l’homme, où passe la frontière ?

La frontière passe entre rendre une capacité perdue et ajouter une capacité à une personne en bonne santé. Faire remarcher un patient paralysé relève du soin. Doper la mémoire d’un étudiant ou la vigilance d’un soldat relève de l’augmentation, et la science n’a pas montré qu’on savait le faire sans risque.

Interrogés par l’Inserm en 2024 dans « L’humain augmenté, un futur souhaitable ? », trois chercheurs défendent la réparation et se méfient du reste. La neuroscientifique Catherine Vidal rappelle que passer de l’une à l’autre n’a rien d’inévitable. François Berger, chercheur au Brain Tech Lab de Grenoble, juge le terme même d’humain « augmenté » contraire à l’éthique.

« L’augmentation en tant que telle n’est pas envisageable aujourd’hui, ni même demain. »

Jérémie Mattout, Centre de recherche en neurosciences de Lyon, Inserm, 2024

Le CCNE était arrivé à une conclusion voisine dès 2013, dans son avis 122 sur la « neuro-amélioration » chez les personnes non malades. Les gains observés avec des médicaments ou des stimulations du cerveau y sont décrits comme inconstants, modestes et ponctuels. Le rapport entre bénéfices et risques à long terme est jugé totalement inconnu, avec un risque probable d’addiction pour certains produits.

L’objection la plus sérieuse mérite d’être entendue. Le même avis reconnaît que la limite entre soigner et améliorer est floue, surtout pour la mémoire ou l’attention. Une technique conçue pour réparer peut un jour servir à autre chose. C’est une raison d’encadrer, pas de croire que l’augmentation est déjà là.

Quels risques pour la médecine et pour les patients ?

Le premier risque est celui des priorités. Pour le CCNE, élargir la médecine à l’amélioration des bien-portants détournerait des moyens des malades, d’autant plus si l’argent public était engagé. Les bases du développement de chacun, nutrition, éducation et activité physique, restent déjà très inégalement réparties.

Le deuxième tient à l’égalité d’accès. Un implant cérébral coûte cher, et les chercheurs de l’Inserm craignent qu’il creuse l’écart entre ceux qui peuvent se l’offrir et les autres. On objecte souvent que les prix finissent par baisser, comme pour le séquençage de l’ADN. L’argument n’est pas absurde, mais il ne dit rien de la période où seuls quelques-uns y ont accès.

Le troisième concerne les données du cerveau. Une interface qui lit l’activité cérébrale recueille des informations d’une intimité inédite. Catherine Vidal plaide pour des « neurodroits », qui protégeraient la vie privée mentale et l’autonomie de chacun. Pour les règles qui protègent déjà vos données de santé, voyez notre article sur qui y a accès et comment les protéger.

Reste ce que les chercheurs Jean Mariani et Danièle Tritsch appellent, dans une tribune publiée par CNRS Le Journal, l’économie des promesses. Annoncer l’immortalité ou la fusion avec l’IA attire l’attention et les financements, quitte à brouiller ce que la science sait faire. Le rapport de l’OPECST le formule à sa manière, « l’homme augmenté est un humain diminué ».

Quelles règles encadrent l’IA et les implants en santé ?

Un implant cérébral ou un logiciel qui pilote une stimulation est un dispositif médical. Il doit obtenir le marquage CE avant d’être commercialisé, et l’ANSM en assure la surveillance en France. Un projet présenté comme « augmentant » une personne en bonne santé n’entre pas dans ce cadre, ce qui ne le rend pas plus sûr.

Le règlement européen sur l’IA est entré en vigueur le 1er août 2024. Il interdit déjà certaines pratiques, comme les techniques subliminales ou l’exploitation des vulnérabilités d’une personne. Selon les questions-réponses de la CNIL sur ce règlement, mises à jour après sa révision de l’été 2026, les obligations des systèmes d’IA à haut risque intégrés à des produits réglementés comme les dispositifs médicaux s’appliqueront à partir du 2 août 2028.

Le droit français pose aussi des limites anciennes. L’article 16-4 du Code civil dispose que nul ne peut porter atteinte à l’intégrité de l’espèce humaine. Il interdit les pratiques eugéniques et toute transformation des caractères génétiques destinée à modifier la descendance, en dehors de la recherche sur les maladies.

Comment juger une promesse d’homme augmenté ?

Face à une annonce spectaculaire, quelques questions simples permettent de faire le tri.

  1. Qui l’annonce ? Une équipe de recherche publique, une entreprise qui cherche des fonds, une personnalité en promotion.
  2. Sur combien de personnes ? Un patient, dix, ou un essai sur plusieurs centaines.
  3. Où est-ce publié ? Une revue scientifique relue par des pairs, ou une vidéo sur un réseau social.
  4. Réparer ou ajouter ? Une fonction perdue rendue à un malade, ou une capacité promise à un bien-portant.
  5. Où vont les données ? Qui stocke l’activité enregistrée, et ce que vous pouvez refuser.

Le dialogue entre transhumanisme et intelligence artificielle pose de vraies questions, mais pas celles qu’on croit. L’urgence n’est pas de savoir si nous vivrons trois cents ans. Elle est de faire profiter les patients des outils qui réparent, de protéger les données qu’ils produisent et d’exiger des preuves avant de croire une promesse. Si un traitement par stimulation ou un implant vous est proposé, c’est avec votre neurologue que la discussion doit avoir lieu.

Ce que l’on nous demande souvent

Le transhumanisme est-il interdit en France ?

Non, c’est un courant de pensée, et chacun est libre d’y adhérer. Certaines pratiques qu’il imagine sont en revanche interdites, comme la sélection eugénique ou la modification génétique transmise aux enfants, en vertu de l’article 16-4 du Code civil.

Peut-on se faire poser un implant pour améliorer sa mémoire ?

Non. Les implants cérébraux sont réservés à la recherche ou à des indications médicales précises, chez des patients malades ou paralysés. Méfiez-vous aussi des appareils de stimulation vendus en ligne avec des promesses d’amélioration, que le CCNE épinglait déjà en 2013 pour leurs publicités trompeuses.

Qu’est-ce que la singularité ?

C’est l’idée qu’une IA deviendrait un jour plus intelligente que l’humain et s’améliorerait seule, au point de changer radicalement la société. L’OPECST la juge possible à long terme mais pas probable à court terme, et rappelle qu’elle reste une hypothèse débattue.

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