Quantified self : que vaut la mesure de soi pour la santé ?
Pas, poids, sommeil, pouls : mesurer soi-même son corps peut aider à tenir une habitude ou à préparer un rendez-vous. Ce que le quantified self apporte vraiment, ses limites et ce que deviennent vos données.

- Le quantified self, ou automesure connectée, consiste à mesurer soi-même ses pas, son poids, son sommeil ou son pouls avec un objet ou une application
- La plupart de ces outils relèvent du bien-être, pas des dispositifs médicaux, et leurs chiffres ne valent pas un examen
- Un poids ou un nombre de pas devient une donnée de santé, selon la CNIL, dès qu’il est croisé avec d’autres mesures
- Le suivi médical à distance, la télésurveillance, est un autre dispositif, prescrit, encadré et remboursé depuis le 1er juillet 2023 pour six maladies
Votre montre vous félicite pour vos pas de la journée, votre balance envoie votre poids sur votre téléphone et une application note vos heures de sommeil. Sans forcément le savoir, vous pratiquez le quantified self, ou mesure de soi. Cette habitude peut aider à tenir un objectif ou à repérer une tendance.
Elle a aussi ses angles morts. Les chiffres restent des estimations, les données partent sur des serveurs lointains, et la frontière avec le suivi médical est floue. Voici ce que la mesure de soi apporte vraiment à votre santé, et ce qu’elle ne remplace pas.
Le quantified self, qu’est-ce que c’est exactement ?
Le quantified self désigne la pratique qui consiste à mesurer soi-même des données sur son corps et son mode de vie (pas, poids, sommeil, fréquence cardiaque, alimentation) avec des objets connectés ou des applications, puis à les analyser. En français, le terme officiel est « automesure connectée ».
Ce terme a été publié au Journal officiel le 4 mars 2017, d’après la base FranceTerme du ministère de la Culture. La note qui accompagne sa définition précise que l’automesure connectée peut aussi s’inscrire dans un protocole médical, ce qui montre bien que la frontière avec le soin est mince.
Le mouvement est né en Californie en 2007, lancé par deux journalistes du magazine Wired, Gary Wolf et Kevin Kelly. Des groupes d’adeptes se sont ensuite formés dans de nombreuses villes, dont Paris en 2011, pour partager leurs méthodes et leurs relevés.
L’automesure n’a pourtant rien de neuf en santé. Les personnes diabétiques contrôlent leur glycémie au bout du doigt depuis des décennies, et beaucoup de personnes hypertendues relèvent leur tension à domicile à la demande de leur médecin. Ce qui change, c’est l’échelle, avec des capteurs portés jour et nuit, des mesures prises sans y penser et des courbes conservées sur des serveurs.
Que mesure-t-on, et avec quels outils ?
On mesure surtout l’activité physique (pas, distance, calories estimées), le sommeil, le poids, la fréquence cardiaque, plus rarement la tension ou la glycémie. Les outils vont du smartphone seul à la montre connectée, en passant par la balance, le tensiomètre et les applications où l’on note ses repas.
On peut les ranger en trois familles :
- capteurs portés : bracelet, montre ou bague connectés, qui comptent les pas et estiment le pouls et le sommeil
- appareils posés : balance, tensiomètre ou thermomètre connectés, utilisés à heure fixe
- saisie manuelle : journal alimentaire, humeur, douleur, cycle menstruel, notés dans une application
Le smartphone suffit déjà pour commencer, puisque la plupart des modèles comptent les pas sans accessoire. Ce que mesure chaque objet, de la montre au capteur de glucose, est détaillé dans notre guide des objets connectés de santé et de leurs usages réels.
Quel intérêt pour votre santé ?
La mesure de soi peut aider à se fixer un objectif et à le tenir, à repérer une tendance sur plusieurs semaines (prise de poids, nuits plus courtes) et à arriver chez le médecin avec des relevés plutôt qu’avec des impressions. Elle ne pose aucun diagnostic et ne remplace pas un examen.
Le premier bénéfice est la motivation. Voir sa courbe de marche grimper ou son heure de coucher se régulariser rend un effort concret, ce qui aide certaines personnes à garder une habitude dans la durée.
Des relevés réguliers peuvent aussi nourrir l’échange avec votre médecin. Un carnet de tension tenu plusieurs jours de suite en dit souvent plus qu’une mesure isolée au cabinet. Apportez les chiffres bruts, avec les dates et le nom de l’appareil, et laissez-le juger de ce qu’ils valent.
Pour garder un historique ailleurs que dans l’application d’un fabricant, Mon Espace Santé propose une rubrique « Mesures » dans le profil médical. On peut y noter, entre autres, le poids, la tension artérielle, la glycémie, la fréquence cardiaque ou le nombre de pas, selon la foire aux questions du service.
Mesure de soi ou suivi médical : où passe la frontière ?
La frontière tient à la finalité. Un logiciel ou un objet conçu pour un usage médical (surveiller une maladie, aider à un diagnostic) est un dispositif médical, marqué CE et surveillé par l’ANSM. Le quantified self grand public relève presque toujours du bien-être, sans cette évaluation.
Selon l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament), une application devient un dispositif médical lorsqu’elle a une finalité médicale, et doit alors porter le marquage CE prévu par le règlement européen 2017/745. Dans ses exemples, l’Agence classe hors dispositif médical une application de type podomètre destinée à lutter contre la sédentarité, et une balance connectée d’usage général.
Pour cette zone grise d’outils sans finalité médicale déclarée, la Haute Autorité de santé (HAS) a publié en 2016 un référentiel de 101 bonnes pratiques, destiné aux fabricants et aux évaluateurs. C’est un guide de conception, pas une certification affichée sur les produits.
| Critère | Quantified self | Télésurveillance médicale |
|---|---|---|
| Qui décide | Vous | Un médecin, sur prescription |
| Matériel | Objet ou appli grand public, le plus souvent hors dispositif médical | Dispositif médical numérique pris en charge par l’Assurance maladie |
| Qui lit les données | Vous, et l’éditeur de l’appli | Une équipe soignante, avec des alertes |
| Remboursement | Non | Oui, pour six maladies |
La différence se joue donc moins sur l’appareil que sur l’encadrement. Dans un cas vous êtes seul face à vos courbes, dans l’autre un soignant les suit.
Selon l’Assurance maladie, la télésurveillance médicale est prise en charge dans le droit commun depuis le 1er juillet 2023 pour six maladies : insuffisance cardiaque, rénale et respiratoire, diabète, cancers et troubles du rythme cardiaque. Si votre médecin vous la propose, ce n’est pas l’équivalent de votre montre mais un acte de soin, avec une équipe qui réagit aux alertes.
Source : Assurance maladie, page « La télésurveillance » destinée aux médecins ; ANSM, exemples de logiciels et applications illustrant le positionnement réglementaire.
Quelles sont les limites du quantified self ?
Les mesures grand public sont des estimations, pas des examens. Un bracelet déduit le plus souvent votre sommeil de vos mouvements et de votre pouls. Les objectifs proposés sont souvent de simples réglages par défaut. Mesurer tout, tout le temps, peut aussi inquiéter davantage que rassurer.
Deux appareils portés en même temps n’affichent pas toujours le même nombre de pas ni la même durée de sommeil. Ce n’est pas grave pour suivre une tendance, mais un chiffre isolé ne permet pas de tirer une conclusion sur votre santé. Si vous hésitez sur le modèle, notre guide pour bien choisir un bracelet connecté santé revient sur les critères qui comptent.
L’objectif affiché mérite aussi un regard critique. Le seuil de 10 000 pas par jour, par exemple, est souvent un réglage d’usine que l’on peut modifier, et non une prescription adaptée à votre âge ou à votre état de santé.
Reste le risque de surveillance permanente. Une alerte de fréquence cardiaque ou une mauvaise « note » de sommeil peut inquiéter sans raison, et la logique de score transforme parfois la mesure en compétition avec soi-même. Si un chiffre vous préoccupe, parlez-en à votre médecin plutôt que de multiplier les relevés.
Un objet de mesure ne sert pas à décider seul de modifier un traitement. Si vous suivez une maladie chronique, demandez à votre médecin quel appareil et quel rythme de mesure conviennent à votre situation.
En cas de malaise, de douleur dans la poitrine ou d’essoufflement inhabituel, appelez le 15 sans attendre de vérifier vos chiffres.
Que deviennent les données de votre mesure de soi ?
Elles sont le plus souvent envoyées sur les serveurs de l’entreprise qui fournit l’application, où elles échappent en partie à votre contrôle et peuvent être réutilisées. Selon la CNIL, un poids ou un nombre de pas peut devenir une donnée de santé, protégée comme telle, dès qu’il est croisé avec d’autres mesures. Qui peut y accéder et comment faire valoir vos droits est expliqué dans notre article sur les données de santé et leur protection.
La CNIL distingue les données de santé par nature (un diagnostic, un traitement), par croisement et par destination. Un poids rapproché d’un nombre de pas ou d’apports caloriques, ou une tension mesurée pendant un effort, permet de tirer une conclusion sur votre état de santé. C’est alors une donnée de santé au sens du RGPD (règlement général sur la protection des données), avec des protections renforcées. Des pas comptés pendant une promenade, sans autre croisement, n’en sont pas.
Dans sa réponse sur le quantified self, la Commission rappelle que ces pratiques posent des problèmes de sécurité et de confidentialité, et donne quelques réflexes simples :
- utiliser un pseudonyme plutôt que votre vrai nom
- ne pas automatiser le partage vers les réseaux sociaux
- partager seulement avec un cercle restreint de personnes de confiance
- effacer ou récupérer vos données quand vous abandonnez un service
Avant d’installer une application, regardez qui l’édite, où vont vos données et comment les supprimer. Les critères pour faire le tri sont détaillés dans notre article sur les applications santé fiables.
Quantified self : quelques règles pour en tirer profit
Pour que la mesure de soi reste un appui et ne devienne pas une contrainte, quelques habitudes aident :
- choisir une ou deux mesures utiles plutôt que tout suivre
- regarder les tendances sur plusieurs semaines, pas le chiffre du jour
- adapter l’objectif par défaut à votre situation, avec votre médecin si besoin
- montrer vos relevés au médecin sans les interpréter seul
- faire une pause si la mesure devient une source de stress
Bien utilisé, le quantified self sert de carnet de bord : il aide à tenir une habitude et à mieux préparer un rendez-vous. Il reste un outil de bien-être. Pour surveiller une maladie, c’est le médecin qui choisit l’appareil et qui lit les résultats. Pour savoir comment nous sélectionnons nos sources, consultez notre méthode.
Vos questions sur la mesure de soi
Peut-on faire supprimer les données collectées par une application ?
Oui. Le RGPD vous donne un droit à l’effacement, et l’éditeur doit répondre dans les meilleurs délais et au plus tard dans un délai d’un mois, qui peut être porté à trois mois pour une demande complexe. Gardez une copie de votre demande. Sans réponse satisfaisante, vous pouvez saisir la CNIL.
Mon médecin voit-il les mesures de ma montre ?
Pas automatiquement. Les données restent dans l’application du fabricant tant que vous ne les partagez pas. Vous pouvez les montrer en consultation, ou reporter certaines valeurs dans la rubrique « Mesures » de Mon Espace Santé.
Peut-on pratiquer la mesure de soi sans objet connecté ?
Oui. Un carnet, une balance classique et le podomètre intégré à la plupart des smartphones suffisent pour suivre quelques indicateurs. L’objet connecté apporte surtout l’automatisme des relevés, pas une meilleure qualité de mesure.
Quelle différence entre quantified self et santé connectée ?
La santé connectée désigne l’ensemble des objets, applications et services numériques de santé, y compris ceux à usage médical. Le quantified self est une pratique personnelle au sein de cet ensemble, où c’est vous qui décidez de mesurer, et pourquoi. Notre rubrique Santé connectée rassemble nos articles sur le sujet.
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